Une classe dirigeante qui, victorieuse d’une guerre mondiale, comprend qu’elle ne dispose pas d’arguments idéologiques irréfutables à opposer à son ancien allié devenu puissant, se trouve contrainte de faire face à l’histoire. C’est ainsi que la peur du communisme qui saisit les États-Unis dès 1945 est mise en lumière avec une rigueur implacable par la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders dans son chef-d’œuvre La guerre froide culturelle, publié par Fazi Editore. Un ouvrage qui mérite à juste titre d’être considéré comme un classique du journalisme historique, déjà traduit dans plus de vingt langues. Une enquête profonde, aux confins de la psychanalyse — et parfois même du commérage — sur ce mouvement élitiste d’intellectuels, de fonctionnaires, d’entrepreneurs et de cow-boys étoilés, ennemis jurés des idéaux socialistes au nom des prétendues libertés de l’Occident. « Désarticuler, à l’échelle mondiale, les schémas doctrinaux qui ont fourni une base intellectuelle au communisme et aux autres doctrines hostiles aux objectifs américains et à ceux du monde libre » : tel était le mot d’ordre majeur du document de Packet, programme doctrinal de 1953 qui suivait et mettait en pratique les objectifs de la CIA dans le monde.
Une fois évanouies les velléités d’une dénazification efficace de l’Allemagne d’après-guerre, s’imposait — contre la morale commune — la nécessité d’embarquer ces légions d’anciens nazis, à réactiver dans la lutte contre le communisme. Au-delà de la main-d’œuvre subalterne, on sauvait aussi des personnalités de haut rang, comme le chef d’orchestre Herbert von Karajan et la soprano Elisabeth Schwarzkopf, tous deux profondément liés au nazisme et pourtant passés sans encombre à de nouvelles saisons de succès.
L’Office of Policy Coordination (OPC) fut l’une des principales structures secrètes de la CIA engagées à l’échelle internationale contre le péril rouge. Une tête d’hydre qui développa des opérations occultes au moyen d’une multitude d’organismes financés de façon à dissimuler à tout prix la longue main des services américains.
Dès les premières pages, pourtant, naissent bien des soupçons à l’égard de certaines visions — ou hallucinations — américaines savamment déformées : « grâce à la propagande russe, l’Amérique était considérée comme culturellement pauvre », lit-on à la page 28 de cet imposant essai. Il est certain que l’Union soviétique utilisa des instruments culturels, d’abord la musique, pour renverser l’image dégradée que la propagande nazie avait martelée pendant des années en décrivant les peuples et les cultures de l’Est comme grossiers, barbares, inférieurs. Il était assez évident que la reconversion de l’Europe en région satellite des États-Unis ne pouvait reposer sur de simples chewing-gums, cigarettes et boogie-woogie — cheval de Troie du swing, du jazz, puis du rock’n’roll.
L’immensité de la Russie
De Moscou était venue une impulsion révolutionnaire exceptionnelle qui, portée par une victoire historique, disposait non seulement de l’avantage du terrain — elle était en Europe — mais aussi de l’attrait, au moins théorique, des idéaux d’égalité et de fraternité entre les hommes.
Les États-Unis incarnaient la modernité, mais la modernité ne suffit pas à faire la grandeur d’une culture. Sans le souvenir d’un Moyen Âge, sans une stratification de tradition, de faute, de sacré, de ruine et de renaissance, il ne reste qu’un présent gonflé, bruyant et fragile, une culture qui court sans toujours savoir où aller. La culture russe, elle, n’a jamais eu besoin de se travestir en nouveauté permanente : elle porte au fond d’elle le poids de l’histoire, le drame de l’empire, l’immense blessure de la souffrance collective. Tolstoï, Tchekhov, Dostoïevski n’étaient pas des cow-boys ; ils n’embellissaient pas le vide, ils le rendaient humain. La culture américaine a dominé le monde parce qu’elle a dominé les moyens, non parce qu’elle a remporté la bataille de l’immensité. La Russie, avec tous ses contrastes et ses tragédies démesurées — des tsars à la révolution — a produit une civilisation de l’intériorité, de la mémoire et du conflit spirituel. Une culture peut être plus puissante dans le présent ; cela ne la rend pas pour autant plus grande.
La naissance de la CIA
Les États-Unis étaient parfaitement conscients que la victoire en Europe et dans le Pacifique devait être rapidement exploitée sous tous ses aspects. De l’union « vertueuse » de la doctrine Truman et du plan Marshall naquit la CIA — héritière de l’OSS —, c’est-à-dire la plus puissante organisation de renseignement jamais mise en place en temps de paix relative. Le concept stratégique était celui d’une machine d’influence sans limites, un appareil destiné à la colonisation de l’imaginaire universel, qui devait consacrer les États-Unis non pas forcément comme le pays des merveilles, mais du moins comme le royaume du bien. À cette fin, il fallait recruter le plus grand nombre possible de collaborateurs et d’informateurs, si possible de haut rang, un peu partout. L’exercice d’une influence sans limites se confondait avec ce que Norman Mailer écrira dans Le fantôme d’Harlot : « nous intervenons sur tout ». Les raisons en remontaient évidemment à l’engagement du Kremlin dans la volonté de dominer, par son « idéologie fanatique », l’urbs terraquea. Mais les cow-boys repeints de la jeune CIA, en plus de promulguer la théorie du « mensonge nécessaire », étaient les héritiers zélés des manœuvres de l’OSS qui, déjà avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait envisagé l’engagement des débris de la Wehrmacht pour repousser à l’est les très mauvais communistes.
Le 19 décembre 1947, la philosophie de George Kennan — idéologue du plan Marshall — devint loi fédérale avec la directive NSC-4 (National Security Council), qui enjoignait au directeur de la CIA d’engager des opérations psychologiques clandestines en soutien aux politiques anticommunistes. Les raisons invoquées venaient d’opérations secrètes réelles ou supposées du Kremlin, visant à miner les États-Unis et la cohorte des puissances coloniales occidentales en mauvais état. D’où des opérations de grande ampleur en matière de contre-propagande culturelle et de soutien économique : revues, congrès, expositions, diffusion, y compris au-delà du rideau de fer, de brochures et de textes, création de réseaux radiophoniques, sans parler du rôle immense d’Hollywood et des tournées d’orchestres étoilés. Le tout conçu de telle sorte que les preuves des financements de la CIA aux activités antisocialistes ne devaient même pas apparaître au loin. Tous ces objectifs ne pouvaient d’ailleurs faire abstraction de l’embarquement immédiat de larges franges de nazis et de fascistes « patentés », comme ceux de l’organisation Gehlen, l’unité de renseignement nazie maintenue intacte par les Américains pour espionner Moscou.
Washington interprétait et alimentait un état d’esprit de peur largement répandu parmi les peuples anglophones, et pas seulement eux. Pourtant, le gouvernement britannique, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, avait encouragé une image positive de Staline, même si Churchill nourrissait déjà, avant l’opération Barbarossa, de fortes réserves à l’égard du communisme, et qu’à Yalta il manifesta toute son aversion pour la poursuite de l’alliance avec Moscou après le conflit. C’est aussi pour cela qu’il demeure très fort le doute selon lequel le traité Ribbentrop-Molotov — cet éphémère pacte de non-agression entre Hitler et Staline, rapidement trahi par les nazis — fut le résultat du très faible intérêt que le Royaume-Uni et les États-Unis portèrent d’abord à Moscou. Stonor Saunders distingue la propagande de guerre de la position politique personnelle de Churchill. Churchill pouvait être profondément méfiant à l’égard du communisme et, en même temps, soutenir temporairement une image plus rassurante de Staline, parce que l’objectif immédiat était de vaincre Hitler.
Le 25 mars 1949, au Waldorf Astoria de New York, se tint la Waldorf Peace Conference, une rencontre liée à la tension initiale de la Guerre froide et associée à la rupture diplomatique entre les États-Unis et l’URSS — en réalité amorcée par Washington dès l’époque de la paix séparée de Bolzano, en mai 1945. De cet épisode se rappelle souvent aussi le climat politique qui favorisa la peste du maccarthysme. Après avoir recruté les nazis, Washington rappelait les ex-communistes en rupture avec Moscou. Rien n’était laissé au hasard.
À Paris, en avril 1949, le Mouvement pour la paix — fortement inspiré par le marxisme — organisa le Congrès mondial de la paix, avec une préparation qui impliqua aussi des figures comme Jean Laffitte, Pietro Nenni et Frédéric Joliot-Curie. Il avait été promu par l’aile des Partisans de la paix, qui donnera ensuite naissance au Conseil mondial de la paix. Les événements se multiplièrent, et la mise en place massive de l’appareil anticommuniste trouva dans la conférence de Berlin, en juin 1950, un moment décisif : y participèrent notamment Arthur Koestler, l’Ungrois naturalisé britannique qui, après avoir été communiste jusqu’en 1931, avait écrit le célèbre Le Zéro et l’Infini, violente dénonciation du système soviétique. On y trouvait également Ignazio Silone, ancien communiste aux positions plus modérées que Koestler, dont l’intervention, avec celle en allemand de Franz Borkenau, fit réagir l’historien et commentateur britannique Hugh Trevor-Roper par ces mots : « À mon sens, il n’y avait pas grand-chose d’intellectuel ; je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une réponse aux conférences de paix soviétiques menée dans le même style (…) Borkenau parlait en allemand et, en l’écoutant (…) j’eus la sensation qu’il s’agissait des mêmes personnes qui, sept ans plus tôt, avaient approuvé avec un enthousiasme analogue des dénonciations semblables du communisme prononcées par Goebbels au Sportpalast. »
La CIA, qui était à la base de l’événement, armant le Congrès pour la liberté de la culture, avec des antennes pratiquement dans tout le monde non socialiste, fit adopter le « Manifeste pour la liberté de la culture », dans lequel il était décrété que « la liberté est passée à l’offensive ». Paris fut préférée au Berlin plus exposé comme siège d’élection du Congrès, doté d’une sorte de bureau politique comparable au Kominform. En jouant la contre-attaque, les États-Unis adoptèrent des techniques réflexives par rapport à ce que l’URSS faisait pour diffuser la foi communiste. En somme, la théorie de l’effet domino, chère au maccarthysme, fut appliquée à la conquête des esprits hésitants — le combat ne visait pas seulement le communisme, mais aussi le neutralisme — et le troisième paragraphe du Manifeste pour la liberté de la culture le disait clairement : « La paix ne peut être préservée que si le gouvernement soumet ses actes à l’examen et au contrôle du peuple qu’il gouverne. » Mais la CIA agissait déjà en violation de cette déclaration de principes qu’elle finançait au moyen du Congrès pour la liberté. À ces intentions accordaient leur crédit des personnalités comme Ignazio Silone, Arthur Meier Schlesinger, Isaiah Berlin, tous enthousiastes devant l’action d’un organisme qui, tout en promouvant la liberté, la niait en réalité.
Parmi les présidents d’honneur des Congrès figuraient des personnalités de tout premier rang comme Benedetto Croce, Bertrand Russell — mathématicien et philosophe — bientôt démissionnaire, ou encore le Suisse Denis de Rougemont, socialiste non marxiste, auteur du livre L’amour et l’Occident. Silone dirigeait l’Association italienne pour la liberté de la culture et, dans les années cinquante, fédéra près d’une centaine de groupes culturels indépendants auxquels on fournissait conférenciers, livres, brochures, films et un esprit cosmopolite célébrant l’Amérique. Sa revue s’appelait Tempo presente, dirigée avec Nicola Chiaromonte.
La saison des festivals
Parmi les grandes manœuvres des années cinquante, il faut signaler l’organisation à Paris d’un Festival artistique qui devait fédérer les plus brillants auteurs européens avec un apport adéquat de personnalités artistiques américaines. Il fut imaginé par Nicolas Nabokov, qui n’était pas seulement un collaborateur du Congrès pour la liberté de la culture, mais aussi l’une des figures musicales les plus en vue du moment. Il réussit à faire participer à l’initiative Allen Tate, Roger Caillois, Eugenio Montale, Guido Piovene, James T. Farrell, Glenway Westcott, William Faulkner, W. H. Auden, Czeslaw Miłosz, Ignazio Silone, André Malraux, Salvador de Madariaga et Stephen Spender. Sartre et Camus refusèrent d’y participer, notamment parce qu’ils n’étaient « pas assez anticommunistes ».
Lorsque parurent, en 1952, les comptes rendus du « Festival du XXe siècle », la presse modérée elle-même le jugea d’une médiocrité totale : on comprit alors que l’opération était exclusivement, et ouvertement, propagandiste et antisoviétique. La CIA ne parvint pas à prendre Paris au milieu du XXe siècle, aussi en raison de ce légitime antiaméricanisme qui n’était pas l’apanage exclusif des élites cultivées françaises. Le seul véritable résultat du festival fut le succès du Boston Symphony Orchestra, qui effectua une tournée de prestige en Europe du Nord. Les États-Unis n’étaient plus seulement des chars, du jazz, du dentifrice et du Coca-Cola.
Le 11 mai 1949, à New York, Allen Dulles — qui avait dirigé en Europe l’OSS pendant les phases critiques de la guerre — lança le National Committee for a Free Europe, l’un des projets les plus ambitieux de la CIA. Son objectif : « employer les nombreuses et diverses capacités des exilés d’Europe de l’Est au développement de programmes visant à contrer activement la domination soviétique ». Le bras médiatique serait le réseau de Radio Free Europe, en plus des revues du Congrès, et les plus importants dirigeants des principaux groupes industriels américains en furent des soutiens actifs, avec leur cortège de journalistes, de directeurs de fondations et de musées. La CIA arrosait secrètement le tout de millions de dollars, sans devoir justifier la comptabilité dans le détail. Parmi les collecteurs de fonds figurait aussi un jeune acteur nommé Ronald Reagan. Crusade for Freedom était le nom de la section de financement dirigée par Reagan, qui servit aussi à faire transiter de l’argent de la CIA vers un programme appelé International Refugee Committee, censément destiné à coordonner l’exil de nazis allemands — non seulement hors d’Allemagne, mais aussi vers les États-Unis — qui devaient devenir les pions de la vaste croisade antisoviétique, une variante supplémentaire des ratlines qui avaient vu l’union « vertueuse » des États-Unis, de la Croix-Rouge internationale et du Vatican dans la fourniture de nouvelles identités et de laissez-passer à un grand nombre d’anciens SS, pour la plupart criminels de guerre.
Le rôle des fondations
Dans les années cinquante, l’appareil antisoviétique tend à se confondre avec toute la société américaine influente, avec sa multitude de fondations à commencer par la plus importante, la Fondation Ford, grouillante de dirigeants richissimes et tout-puissants qui, au mépris de ce qu’on appellerait aujourd’hui un conflit d’intérêts, poursuivaient comme agents secrets leurs intérêts financiers personnels tout en servant les intérêts fondamentaux de la géopolitique étoilée — un agrégat de personnalités d’État et de grandes entreprises, lié par un réseau d’interrelations commerciales obscures devant lesquelles les plus grands trafics illicites de la mafia et de la ’Ndrangheta pourraient sembler n’être qu’un petit marché dominical de scouts. La Fondation Ford était le fer de lance de la guerre sans merci contre le péril rouge et contre tout ce que les centrales communistes pouvaient éventuellement armer d’efficace dans le monde.
La Fondation Rockefeller fut elle aussi un pivot de l’appareil anticommuniste, avec à sa tête le légendaire mécène John D. Rockefeller. La galerie des personnages qui articulent cette croisade contre le communisme révèle aussi des aspects quasi burlesques, par exemple avec Michael Josselson, fonctionnaire et intellectuel d’origine estonienne, naturalisé américain. Il était le directeur du très important et parisien Congress for Cultural Freedom, c’est-à-dire l’un des nombreux agents de la CIA déguisés en opérateurs culturels. En 1953, il avait épousé en secondes noces Diana Dodge, ancienne secrétaire habile des organisations syndicales américaines et d’organismes chargés de surveiller les organisations communistes. Les souvenirs parisiens de cette dame montrent à quel point le manuel des jeunes scouts pouvait être décliné à très haut niveau, mais ses dynamiques étaient perçues comme si l’on se trouvait à la Maison-Blanche dans les cent premiers jours de l’administration Kennedy. Diana voyait en son mari non seulement un polyglotte génial, mais croyait qu’avec lui « le monde entier » passait dans leur vie ; elle écrit : « C’était incroyable comme, le matin, il pouvait parler d’écrivains boliviens, et l’après-midi d’écrivains asiatiques (…) Je me souviens qu’à Paris je m’asseyais au café avec Stravinsky, et que sa femme m’expliquait comment faire des blinis (…) le Congrès pour la liberté de la culture, c’était comme la Révolution française. » Parmi les actions les plus « éclatantes » de ces années figurent les sabotages — à coups de dollars — des grèves des dockers de Marseille, qui pouvaient refuser de décharger les armes destinées à l’OTAN ou à des semblables plaisanteries, entre un déjeuner au Café de Flore — préféré de Sartre — et un pique-nique dominical à Fontainebleau.
La chasse au livre rouge
Lorsque la machine répressive du maccarthysme se mit en régime, après le procès et la condamnation à mort des époux Rosenberg, accusés d’avoir été des espions russes, une série de livres et d’auteurs furent mis à l’index, dans une logique parfaitement conforme à celle des nazis. Les œuvres de Julius, Singer, Reed, Gorki et de bien d’autres furent interdites. Destinés au bûcher figurèrent aussi, entre autres, La montagne magique de Thomas Mann — qui avait pourtant obtenu la citoyenneté américaine précisément pour échapper à la hache nazie —, La théorie de la relativité d’Albert Einstein, les écrits de Sigmund Freud, Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed. L’essai de Thoreau sur la Désobéissance civile fut banni aux États-Unis comme il l’avait été dans la Chine maoïste. Une tempête de protestations s’abattit sur diverses composantes de l’administration étoilée, au point que le conseil de cabinet présidé par le président Eisenhower, le 10 juillet 1953, conclut laconiquement : « Nous ne pouvons pas passer en revue les ouvrages sans passer pour des fous ou des nazis. » En fait, Eisenhower ne s’opposa pas de manière violente à McCarthy, qui soupçonnait tout le monde d’être procommuniste mais était lui-même très mal vu dans certaines hautes sphères de l’administration américaine. McCarthy n’utilisa pas la guillotine, mais il brûla un grand nombre de carrières et provoqua de sérieux problèmes aux opérations de la CIA, désormais spécialisée dans le recrutement d’anciens communistes ou socialistes précisément afin de bénéficier de leurs connaissances. Écarté plus tard de la scène, McCarthy mourut alcoolique à la fin des années cinquante.
Russell, le rebelle
De l’autre côté de l’Atlantique, on supportait mal les fanfaronnades meurtrières de l’anticommunisme américain : dans une lettre de feu publiée par The Manchester Guardian le 26 mars 1956, l’éminent Bertrand Russell condamna sans appel le système judiciaire américain, le FBI et toute la mise en scène qui avait envoyé les époux Rosenberg sur la chaise électrique en 1953. La lettre fut un séisme, aggravé par la démission définitive de Russell de la présidence d’honneur du Congrès britannique pour la liberté de la culture. Dans son réquisitoire, Russell avait comparé les méthodes de la justice américaine à celles de l’Allemagne nazie et de la Russie de Staline. En retour, James T. Farrell démissionna lui aussi du Congrès américain, révolté par le caractère mesquin et policier de ses compagnons de croisade.
La pauvreté culturelle de la lutte au communisme
Parmi les autres fonctionnaires importants et controversés de la CIA durant la Guerre froide, Stonor Saunders s’arrête aussi sur James Jesus Angleton. Il fut le responsable du contre-espionnage de l’agence de 1954 à 1974, et on se souvient surtout de sa chasse aux « taupes » soviétiques, obsédé qu’il était par la crainte que le KGB eût infiltré les services occidentaux. Il fut l’un des artisans de la victoire de la Démocratie chrétienne aux élections de 1948, ce qui représenta le premier véritable succès des intrigues américaines visant à barrer l’accès au pouvoir au Parti communiste en Italie. Autre merveille : en 1949, le prix Bollingen fut attribué, pour les Cantos pisans, à Ezra Pound, sorti de l’asile criminel comme traître à la patrie. Pourquoi récompenser l’intellectuel américain le plus fasciste et antisémite ? Parce qu’il représentait la forme la plus extrême de cette culture d’élite que les avant-gardes inféodées à la CIA, ou qui en faisaient partie, voulaient sauvegarder et promouvoir, sans se soucier du fait qu’il gardait le mythe de Mussolini et qu’il avait qualifié l’auteur du Mein Kampf de « saint et martyr », au même titre que Jeanne d’Arc. Dans l’essai, on trouve aussi d’autres exemples stupéfiants de sensibilité artistique, comme celle de George Dondero, député républicain du Missouri, qui s’en prit violemment à toutes les avant-gardes artistiques — expressionnisme, futurisme, dadaïsme, abstraction — en les accusant d’être subversives et communistes, révélant une pauvreté d’esprit qui lui fit écrire : « Le cubisme vise à détruire par un désordre calculé », et ce peu d’années après que notre excellent Camillo Sbarbaro eut formulé avec une acuité exceptionnelle cette phrase : « Le cubisme est un cas d’atavisme, l’homme qui se souvient du temps où il était cristal. » Pour Dondero, les artistes d’avant-garde étaient tous à la solde de Moscou, et d’innombrables journaux relayèrent à travers l’Amérique ces considérations insensées, nous explique la chercheuse britannique. Surtout dans l’expressionnisme abstrait, il voyait la preuve d’un complot communiste, ignorant probablement qu’à Moscou aussi le réalisme socialiste régnait en maître dans les arts. Dondero ne parvint pourtant pas à obscurcir l’étoile montante de Jackson Pollock, que les élites dominantes considéraient comme un authentique artiste américain, un autochtone, un cow-boy en proie à l’alcool, bref le champion parfait de la virilité nationale. La CIA, notamment par le biais du MoMA, mena aussi un programme occulte de promotion de l’expressionnisme abstrait, qui devint dans les années cinquante un autre cheval de Troie, introduit à travers diverses expositions dans les principales institutions muséales européennes, y compris le Louvre. La CIA utilisa les artistes américains pour contrer, par exemple, le Festival de la jeunesse communiste de Vienne en 1959.
La ressource Dieu
Lorsque la CIA s’installa, en 1961, dans son tout nouveau quartier général au milieu des bois de Virginie, Allen Dulles fit inscrire sur un mur du hall de Langley ce verset biblique : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » (Jean 8,32). La respectable société anticommuniste découvrait définitivement la ressource Dieu, d’autant que les billets de banque portaient désormais la mention « In God We Trust », bientôt pas si éloignée du plus réaliste « In Gold We Trust ». La sanctification de la guerre froide contre le communisme avait commencé, aussi parce que « derrière le communisme se cache toujours Satan ».
Sur le puissant versant cinématographique, qui adhéra pleinement à la croisade contre Moscou, le prototype de l’anticommuniste pur jus fut John Wayne, qui fit tout son possible pour échapper au service militaire durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui ne l’empêcha nullement de devenir — y compris en technicolor — le modèle parfait du soldat américain, l’homme de la frontière qui domptait le monde. Il est également intéressant de suivre Stonor Saunders dans les labyrinthes cinématographiques américains d’une partie du XXe siècle : dans les années vingt et trente, il y eut des productions antibolcheviques, puis, pendant la guerre, des éloges du peuple russe avec Tamara, fille de la steppe ou le célèbre Mission to Moscow, avant un nouveau basculement pendant la Guerre froide avec Red Nightmare, The Red Menace et autres titres du genre. Les modes restaient rigoureusement au diapason de la politique.
Dans les plus de 500 pages de La guerre froide culturelle, on ne dévoile pas seulement les recoins sordides de la peur du communisme, mais aussi toutes les incohérences d’un système qui ne concevait l’affrontement qu’en termes de combat sans merci, au service d’une infinité de convenances de domination et de pouvoir. Les paroles du sénateur William Fulbright y apparaissent comme l’un des passages les plus éclairants : lui qui fut d’abord un idéologue de la guerre froide devint peut-être son plus grand détracteur lorsqu’il écrivit : « Ni dans les rangs du gouvernement, ni dans ceux du Congrès, aucune voix un tant soit peu isolée ne s’est jamais élevée pour suggérer que la politique soviétique en Europe pouvait être inspirée par des exigences de sécurité — peut-être pathologiques — de l’Union soviétique elle-même, plutôt que par l’objectif de conquérir le monde. Pratiquement personne parmi les détenteurs du pouvoir ne s’est montré réceptif à l’hypothèse selon laquelle la menace soviétique reflétait une faiblesse plus qu’une force, et qu’elle était nourrie par le souvenir de 1919, lorsque les puissances occidentales étaient intervenues, sans conviction excessive, pour étrangler “le monstre bolchevique” dans son berceau. Notre propre politique s’est formée sans la contribution d’une opposition constructive. »
L’avertissement de Fulbright n’a rien perdu de son actualité, y compris à propos de la question ukrainienne, et il montre à quel point le plus grand dommage des politiques bornées consiste à conduire à la ruine collective, surtout lorsqu’on lave le cerveau d’électeurs imprudents qui gobent tout. Avec la guerre du Vietnam, les États-Unis ont ensuite simplement libéré une vague de rejet international qui, effaçant les maigres succès de la guerre culturelle contre le communisme, a presque fini par revaloriser l’image de la Chine et de la Russie. Parmi les restes de ces événements, on trouve aussi les tentatives de discréditer le très mauvais poète communiste chilien Pablo Neruda, à qui il ne fallait surtout pas attribuer le Nobel, qu’il obtint pourtant en raison de mérites incontestables. Il est glaçant de penser qu’au regard de l’actuelle conjoncture internationale tragique, les services secrets de tant de pays sont, dans une forte proportion, soit inutiles, soit très dommageables. Quant aux protagonistes de cet essai extraordinaire, qui par moments tend au roman, ils connurent très souvent des fins tragiques — alcool, marginalisation, suicides, dépressions, folie… — au terme d’existences qui ne pourront jamais être dites exemplaires.
Paolo Alberto Valenti